Apoutsiak, le petit-flocon-de-neige

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Grâce à Apoutsiak, on découvre la vie quotidienne d’une famille esquimaude du Groenland dans les années 50…

 

        Il s’appelait Apoutsiak, le petit-flocon-de-neige.
        Il était rond, doré et beau.
        Bien au chaud dans le dos de sa mère, il dormait.
        Au réveil, il souriait, tout frais comme un petit flocon, et, dans le fond de ses yeux noirs, des étoiles brillaient.
        Jamais il ne pleurait.
        Tout juste s’il réclamait à boire.
        Il tétait les yeux fermés et, du bout de ses doigts, caressait le cou de sa mère.
        Quand il avait bien bu et que son petit ventre rond chantait de bien-être, il jouait.
        Il tirait les moustaches des phoques que son père ramenait de la chasse, ou tendait ses mains vers la flamme de la lampe.
        Puis, il s’endormait, souriant aux anges…

 

Apoutsiak3.1

 

        À cinq ans, Petit-flocon-de-neige mangeait comme un ogre. De toutes ses petites dents il mordait dans la viande que sa mère lui donnait.
        Parfois elle le laissait, avec son couteau à lame ronde, couper la viande de phoque ou d’ours au ras de son nez.
        Puis, dehors, il jouait avec ses frères et sœurs et ses cousins et cousines. Dans la neige, ils glissaient sur le fond de leur pantalon ou sur une peau de phoque.
        Quand, fatigué par tant d’air frais, il sentait ses yeux plus lourds, et plus lourds encore plus lourds, bien sagement il s’endormait sur une peau d’ours, en souriant au marchand de sable (au marchand de sable esquimau, évidemment !).

 

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        D’année en année, il grandissait.
        En été, c’est l’hiver qu’il attendait et les jeux dans la maison.
        En hiver, c’est l’été qu’il espérait, et le soleil, et l’eau dans laquelle il pataugerait.
        Car comme tous les enfants du monde, c’est ce qu’il n’avait pas qu’il désirait.
        À dix ans, Petit-flocon-de-neige était déjà un grand flocon… je veux dire un grand garçon.
        Il n’avait plus peur de rien, ni des hommes, ni des chiens.
        Il avait un couteau et même un beau harpon de bois qu’il lançait dans l’eau dans un arc-en-ciel de gouttes. Et même un vrai traîneau, un vrai fouet, un vrai chien, avec lesquels il jouait sur la glace.
        Pour laisser la place à ses petites sœurs et à ses petits frères, il ne dormait plus près de sa bonne mère.
        Il dormait près de la fenêtre, avec les grands.
        Quand il avait bien joué, il racontait à ses sœurs et à ses frères de merveilleuses histoires de chasse.

 

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        À vingt ans, Petit-flocon-de-neige était déjà un homme, un vrai, avec une femme qu’il aimait bien et un bébé qu’on avait appelé Apoutsiagayik, le Tout-petit-flocon-de-neige.
        De ses mains, il avait construit un oumiak si grand que toute sa famille pouvait y prendre place.
        Avec toute sa famille, ses garçons et ses filles, ses neveux et ses nièces, ses sacs et ses caisses, il partait, l’été venu, vers de nouveaux terrains de chasse.
        Apoutsiak était un fameux chasseur.
        Son kayak était le plus beau, ses harpons les plus solides, ses chiens les plus rapides.
        Et quand le soir venait, bien fatigué, il s’endormait et rêvait de chasse à l’ours (à l’ours blanc, évidemment !)

 

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        L’été suivait l’hiver et l’hiver l’été. Les années passaient. Apoutsiak vieillissait et ses enfants grandissaient.
        Et quand, malgré son âge, Apoutsiak chassait le narval, ses fils et les fils de ses fils admiraient sa force et sa hardiesse.
        À cinquante ans, Petit-flocon-de-neige était un vieux monsieur.
        Il ne chassait plus, mais ses fils et ses gendres et ses filles et ses brus s’ingéniaient à lui rendre la vie plus douce et plus belle.

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        Un soir, il s’endormit en souriant comme chaque soir, en souriant à rien.
        Dans la nuit toute noire, avec ses fossettes et son sourire, et plein d’étoiles dans les yeux, il partit au paradis.
        Et quand au paradis il arriva… il y retrouva tous les siens, tous ceux qu’il aimait et ceux qui, depuis longtemps, l’attendaient…

 

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        Et maintenant, Petit-flocon-de-neige est heureux comme on ne peut l’être qu’au paradis…

Paul-Émile Victor
Apoutsiak, le petit flocon de neige
Paris, Flammarion, 2012
(Adaptation)
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