Foi, espoir et amour

 

 

   À l’âge de 14 ans, on m’envoya dans un pensionnat qui accueillait des garçons aux prises avec des problèmes familiaux. Ma mère était alcoolique et son comportement dysfonctionnel avait détruit notre famille. Après le divorce de mes parents, j’avais pris soin de ma mère comme d’un bébé jusqu’au moment où j’échouai tous les cours de ma première année du secondaire. C’est alors que mon père et le directeur de mon école décidèrent qu’un pensionnat axé sur la discipline et le sport (et situé assez loin…) pourrait peut-être me donner la chance de terminer mes études.
   Au tout début de ma première année, il y eut une cérémonie d’accueil. Le dernier à prendre la parole fut M. O’Leary, responsable de la discipline. Cet ancien joueur de football tout étoile de l’Université Yale était un homme de forte carrure. Avec sa grosse mâchoire et son énorme cou, il ressemblait à la mascotte de Yale, « Bulldog ». Lorsque cet homme au physique imposant s’approcha du micro, on aurait pu entendre voler une mouche. À côté de moi se trouvait un élève plus âgé qui me dit : « Mon petit, arrange-toi pour qu’il ne te remarque pas. Change de côté de rue, s’il le faut. Mais fais en sorte que cet homme ignore jusqu’à ton existence ! »

 

   Ce soir-là, devant toute l’école réunie, le discours de M. O’Leary fut bref et on ne peut plus clair. « Il est interdit, je répète, interdit de sortir du campus, de fumer et de boire de l’alcool. Aucun contact avec les filles du coin. Si vous enfreignez ces règles, la punition sera très sévère et je me chargerai personnellement de vous botter le derrière ! » Je croyais son discours terminé lorsqu’il ajouta, sur un ton beaucoup plus doux : « Si vous avez un problème, quel qu’il soit, ma porte est toujours ouverte. » Cette dernière phrase se grava dans ma mémoire.
   Plus l’année scolaire avançait, plus ma mère s’enfonçait dans l’alcool. Elle me téléphonait à toute heure du jour ou de la nuit. En bafouillant, elle me suppliait de quitter l’école et de revenir vivre avec elle. Elle me jurait qu’elle cesserait de boire et que nous partirions en vacances, et ainsi de suite. J’aimais ma mère. Il m’était difficile de lui dire non et chacun de ses appels me bouleversait. Je me sentais coupable. Je me sentais honteux. J’étais très confus.

 

   Un après-midi, pendant un cours d’anglais, je songeai à ma conversation de la veille avec ma mère et mes émotions s’emparèrent de moi. Comme je sentais mes yeux se remplir de larmes, je demandai à l’enseignant la permission de sortir de classe.
   « Sortir de classe ? Pour quelle raison ? », demanda-t-il.
   « Pour voir M. O’Leary », répondis-je.
   Stupéfaits, tous mes camarades de classe se tournèrent vers moi.
   « Qu’est-ce que tu as fait, Peter ? Je peux peut-être t’aider », suggéra l’enseignant.
   « Non ! Je veux aller au bureau de M. O’Leary tout de suite », dis-je.

 

   En quittant la classe, mon esprit entier était occupé par ces mots : « Ma porte est toujours ouverte. » Le bureau de M. O’Leary donnait sur le vaste hall de la salle principale, et on pouvait en apercevoir l’intérieur à travers la grande vitre de la porte. Chaque fois qu’un élève s’était attiré de sérieux ennuis, il le faisait entrer dans son bureau, refermait la porte et baissait le store. Souvent, on l’entendait crier : « On t’a vu hier soir en train de fumer une cigarette derrière la caserne de pompiers avec un autre type ! »
   C’était un très mauvais moment à passer pour le malheureux contrevenant.
   Il y avait en permanence une file d’attente à l’extérieur de son bureau : des garçons aux prises avec toutes sortes de problèmes, assis piteusement. Dès que je pris ma place dans la file, les autres garçons voulurent savoir ce que j’avais fait de mal.
   « Rien », dis-je.
   « Es-tu tombé sur la tête ? Va-t’en ! » me crièrent-ils, mais je n’avais nulle part où aller.

 

   Finalement, mon tour arriva. La porte du bureau de M. O’Leary s’ouvrit et j’aperçus droit devant moi le visage de la discipline. Je tremblais et je me sentais imbécile, mais j’avais le curieux pressentiment que quelqu’un ou quelque chose m’avait poussé vers cet homme — l’homme le plus redouté du campus. Je levai les yeux et nos regards se croisèrent.
   « Qu’est-ce qui vous amène ici ? » demanda-t-il.
   « À la cérémonie d’accueil, vous avez dit que votre porte était toujours ouverte si on avait un problème », balbutiai-je.
   « Asseyez-vous », me dit-il en m’indiquant un grand fauteuil vert. Il baissa le store de la porte vitrée, alla derrière son bureau, s’assit et me regarda.

 

   Je levai les yeux, mais dès que j’ouvris la bouche, les larmes se mirent à couler sur mes joues. « Ma mère est alcoolique. Quand elle est soûle, elle me téléphone. Elle veut que j’abandonne l’école et que je revienne à la maison. Je ne sais pas quoi faire. J’ai peur. Je vous en prie, ne croyez pas que je suis un idiot ou un fou. »
J’enfouis ma tête entre mes jambes, incapable de retenir plus longtemps mes sanglots. Oubliant où je me trouvais, je n’entendis pas cet ex-athlète imposant se lever sans bruit et s’approcher tout près du grand fauteuil vert dans lequel je sanglotais, frêle adolescent, perdu dans un lieu sombre et glacé.
   Puis… je sentis la grande main de M. O’Leary se poser doucement sur mon épaule. J’entendis ce monstre de la discipline me dire doucement : « Mon gars, je sais ce que tu ressens. Je ferai tout en mon pouvoir pour t’aider et aider ta mère. Dès aujourd’hui, je vais demander à mes amis des AA (Alcooliques anonymes) d’entrer en contact avec elle. »
   En cet instant, les nuages se dissipèrent dans mon esprit. Je sus que les choses s’arrangeraient et ma peur disparut. Pour la première fois de ma vie, les mots foi, espoir et amour prirent tout leur sens. Je pouvais les voir, les sentir.
   L’homme le plus redouté du campus devint mon ami secret et je m’entretenais avec lui régulièrement, une fois par semaine. Lorsque je passais près de sa table à l’heure du dîner, il me lançait un regard et me faisait un clin d’œil amical. Mon cœur se gonflait de fierté à la pensée que ce personnage redoutable s’intéressait à moi avec bonté et affection.
   J’avais crié à l’aide dans un moment de détresse… et il m’avait secouru.
 
Peter Spelke
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